L'Europe dorlote ses jeunes chercheurs
ALAIN PEREZ
Publié le : 30 janvier 2008
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Le Conseil européen de la recherche (ERC) vient de sélectionner 300 jeunes chercheurs européens, dont 40 français. Il va financer leurs projets.
Entre un et deux millions d'euros sur cinq ans. Les lauréats du premier appel à projet du Conseil européen de la recherche vont pouvoir mener à bien leurs projets en toute tranquillité. Ils bénéficient des largesses d'un nouvel acteur dans le monde de la recherche académique : l'European Research Council (ERC). Cette agence communautaire a été créé en 2005 pour financer, sur projets, les travaux des scientifiques européens les plus talentueux. La première cuvée de 2007 récompense 300 scientifiques du Vieux Continent, dont 29 sont issus du CNRS et 6 de l'Inserm. Ces champions ont visiblement le feu sacré. Ils disposent d'une puissance de travail et d'une ambition hors du commun et entretiennent une relation passionnelle, voire quasi obsessionnelle, avec la science. Ces prix Nobel en puissance sont âgés d'une trentaine d'années en moyenne. Ils ont déjà accumulés de nombreuses publications de haut niveau et plusieurs d'entre eux ont déjà été distingués par leurs pairs.
C'est le cas de Julia Kempe. Son parcours illustre l'internationalisation galopante de la recherche. Née en Allemagne de l'Est, cette chercheuse de trente-quatre ans a vécu en Autriche et en Australie avant d'atterrir au CNRS. Elle officie aujourd'hui à l'université de Tel-Aviv où elle poursuit ses travaux dans le domaine du calcul numérique.
« Je sais que je ne ferai pas fortune dans la recherche. Mais dans notre métier, nous trouvons notre gratification dans la liberté d'explorer de nouvelles frontières. »
Julia Kempe est une habituée des podiums : médaille de bronze du CNRS, lauréate du prix Irène Joliot-Curie, prix Friedman de la meilleure thèse appliquée. Elle détient aussi un titre un brin machiste :
« jeune femme scientifique de l'année 2006 ».
Elle aime la physique, les mathématiques et la littérature française. Elle possède de toute évidence un fort tropisme pour les campus dont le nom se termine par un « y » : Sydney, Berkeley, Orsay.
« Le CNRS me permet de bouger »
, résume simplement cette Française de coeur. Sa curiosité apparemment sans limites la porte aujourd'hui vers le calcul quantique.
Dans une dizaine d'années, les limites technologiques des composants électroniques actuels seront atteintes. Les ordinateurs quantiques sont supposés prendre la relève, en démultipliant la puissance de calcul des puces gravées dans le silicium. Ce domaine à l'interface de la physique et de l'informatique est en pleine effervescence dans la communauté scientifique, tout en restant parfaitement hermétique au commun des mortels. Raison de plus pour protéger les informations qui seront stockées dans ces hypermachines du futur.
« Dans une société où l'information est une ressource cruciale, il est important de protéger les données »
, indique Julia Kempe.
Les entrailles de la terre
James Badro est un homme de la terre. Sa spécialité : les voyages dans le temps.
« Je m'intéresse à l'histoire de la Terre primitive, pendant les 200 premières centaines de millions d'années. La Terre et Venus ont évolué de façon complètement différente à partir de conditions initiales relativement proches. C'est un sujet passionnant. »
Lui aussi est un globe-trotter. Actuellement en poste à l'Institut de minéralogie et de physique des milieux condensés à Paris, il se sent chez lui dans les labos de Londres, San Francisco ou de Johannesburg. La dotation de l'ERC tombe à pic.
« Cela nous donne les moyens d'être compétitif et nous offre un complément de salaire »
, indique ce géologue de trente cinq ans, issu de l'université Claude-Bernard et de l'ENS de Lyon. Recruté par le CNRS en 1999 après un séjour à Washington, il est déjà bien doté en décorations : médaille de bronze du CNRS en 2007 et plusieurs distinctions décernées par ses collègues passionnés comme lui par l'étude des entrailles de la Terre. Même s'il reconnaît que
« le salaire n'est pas tout »,
il n'est pas contre une
« rémunération différenciée ».
Cette formule chantournée en pure langue de bois administrative a été inventée dans un but louable. Contourner un des interdits les plus asphyxiants de la recherche hexagonale : le salaire au mérite.
« Les jeunes chercheurs brillants seront désormais fortement récompensés »
, promet le directeur général du CNRS, Arnold Migus. Le numéro 2 du centre souhaite mettre fin à la culture du
« tout le monde pareil »
défendue par les syndicats.
Terence Stricka choisi les sciences du vivant. Son projet est centré sur les mécanismes qui gouvernent le fonctionnement de l'ADN. Il cherche à visualiser les interactions entre deux des composants clefs de la vie : l'ADN et les protéines fabriquées par les cellules.
« Nous voulons observer en temps réel des mécanismes qui se déroulent en quelques millisecondes. »
Un domaine également au confluent de deux disciplines : la physique et la biologie. Sorti de l'Ecole normale supérieure en 2000, Terence Strick n'a pas perdu de temps. Après un séjour post-doctoral aux Etats-Unis, il a rejoint le CNRS en 2004 et fondé son équipe à l'Institut Jacques-Monod. Angela Taddei suit le même chemin. Sortie de Paris VI en 2000, elle veut élucider la dynamique tridimensionnelle du génome. Une approche qui réclame des instruments d'observation coûteux. André Verdel entend, lui aussi, déchiffrer les mystères de la machinerie cellulaire. Venu de l'université Joseph Fourier de Grenoble, il s'intéresse à l'une des vedettes de la biologie du moment : les ARN à interférence. Grâce aux financements européens, tous ces champions vont pouvoir constituer des équipes de pointe et explorer des territoires souvent vierges.
Pas de fuite des cerveaux
Ces projets contredisent deux idées reçues. D'abord, il n'y a pas de problème de financement pour les bons chercheurs qui mènent des projets de qualité mondiale. Il n'y a pas non plus de phénomène de « fuite des cerveaux » dans l'Hexagone. La majorité des jeunes thésards qui partent temporairement aux Etats-Unis pour effectuer un post-doctorat dans une université américaine reviennent après cette formation complémentaire. Comme l'indique la présidente du CNRS, Catherine Bréchignac, la
« France reste bénéficiaire »
dans la course aux talents, qui a toujours caractérisé le milieu scientifique. Selon elle,
« les chercheurs belges, italiens ou allemands qui viennent travailler dans nos laboratoires sont plus nombreux que ceux qui partent, et le «brain drain» l'emporte sur le «brain gain» »
(*). Sur les 400 chercheurs que le CNRS doit recruter cette année, une centaine devraient venir des pays européens. Mais pour ces émigrants temporaires de la science, le statut de fonctionnaire français ne présente aucun intérêt. La direction du CNRS réclame à ses tutelles une modification de la loi. Objectif : autoriser le statut de CDI non autorisé par le règlement en vigueur dans les EPST.
(*) « brain drain » : capacitéd'un pays à attirerdans ses laboratoiresdes chercheurs étrangers.« brain gain » : chercheurs qui quittent leur pays d'origine pour s'installer dans un pays étranger.
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