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Business schools : vers une stratégie européenne
JEAN-CLAUDE LEWANDOWSKI
Publié le : 6 mars 2008
Un ouvrage récent invite les écoles européennes de gestion à faire émerger un autre modèle, différent du standard américain dominant.

Le doctorat et la recherche coûtent très cher (- -), mais contribuent fortement à la réputation de l'institution.

Quelle stratégie pour les business schools françaises et européennes ? En clair : doivent-elles s'efforcer de rivaliser avec leurs homologues d'outre-Atlantique - et donc adopter leur modèle et leurs critères d'évaluation - ou, au contraire, miser sur « une autre stratégie » , plus axée sur leurs propres spécificités ? Le débat, à vrai dire, n'est pas neuf : il a quasiment toujours existé sur les campus et au sein des organismes de tutelle - chambres de commerce, pouvoirs publics, entreprises même. Il ressurgit cependant ces jours-ci avec la parution d'un ouvrage (1) - en anglais - cosigné par Thomas Durand, professeur à Centrale-Paris, et Stéphanie Dameron, professeur à l'IAE de Rouen et chercheur à Dauphine.

Sur ce même sujet, la Fnege (2) avait organisé en 2005, avec « Les Echos », un colloque qui s'appuyait sur un rapport de Thomas Durand. « Ce texte traitait des institutions françaises. Nous avons souhaité cette fois nous placer dans une perspective globale, expose l'enseignant. Car l'enjeu, au moins pour les business schools de premier plan, est désormais mondial. Et en publiant en anglais, nous espérons sensibiliser les patrons des business schools européennes et les responsables politiques. » Les deux auteurs partent du constat que « le business des business schools se porte bien » . Elles drainent chaque année 4 à 5 millions d'étudiants dans quelque 7.600 programmes, pour un chiffre d'affaires de 10 à 12 milliards d'euros. « Un secteur d'activité en soi » , de plus en plus global, car tous les pays tentent de se doter d'institutions de qualité pour former leurs managers.

Dans cet univers toujours plus concurrentiel, les business schools ont besoin de ressources accrues pour augmenter leur notoriété. « Certes, la qualité de l'enseignement reste la clef de la réussite pour une institution , note Thomas Durand. Mais cela ne suffit pas. Pour exister à l'international, il faut aussi construire une marque, financer une recherche coûteuse, attirer les meilleurs étudiants et les meilleurs professeurs... Tout cela réclame des moyens financiers considérables. »

Au plan mondial, les Etats-Unis demeurent la référence incontestée. Harvard, Wharton, Chicago et leurs consoeurs imposent leur modèle, leurs standards, leurs concepts, leurs études de cas. Notamment, via les classements publiés par les journaux anglo-saxons, les revues de recherche (anglo-saxonnes, pour la plupart), sans oublier le principal organisme d'accréditation, l'AACSB (3). « Résultat, nos élites continuent d'avoir les yeux tournés vers l'Amérique », soulignent les auteurs.

Droits d'inscription différenciés
Or, pour perpétuer cette domination, les Etats-Unis disposent d'une puissance financière sans équivalent. Cela grâce à des droits de scolarité élevés, notamment pour les MBA et l'« executive education », et aux dons des anciens et des sociétés. D'où les deux premières préconisations, inspirées des pratiques en vigueur aux Etats-Unis, des auteurs du livre : d'abord, qu'universités et écoles pratiquent une hausse « différenciée » de leurs droits d'inscription (en fonction du type de programme), assortie de bourses et d'emprunts à taux privilégiés. Un appel auquel font écho les récentes initiatives de Dauphine. Ensuite, que les diplômés soient incités à « contribuer au rayonnement de leur formation » par des fondations.

Les autres suggestions de l'ouvrage s'inscrivent dans une stratégie européenne, comme la mise en oeuvre d'un « Bologne des professeurs ». « Nos carrières ne sont pas harmonisées, et elles fonctionnent sur une base nationale, observe Stéphanie Dameron. Si un professeur français décide d'aller enseigner à la Bocconi de Milan, qui va le payer ? Il faut créer un «marché unique» des enseignants. »

Allant plus loin, Durand et Dameron plaident pour un modèle alternatif propre à l'Europe. Mais cette proposition, objectera-t-on, intervient précisément à un moment où les écoles de l'Hexagone alignent les succès à l'international. HEC est ainsi sacrée première business school en Europe par le « Financial Times ». L'Essec a vu son cursus initial classé septième MBA mondial par le « Wall Street Journal ». EM Lyon s'est doté de bases solides en Chine. Grenoble EM offre son MBA dans une demi-douzaine de pays. L'ESC Toulouse étoffe son campus à Barcelone. « Les principales business schools d'Europe tirent leur épingle du jeu, admet Thomas Durand. Mais elles courent derrière les Américains. A long terme, ce suivisme est une impasse. Pour s'imposer, il faut des ressources toujours plus importantes, que nos écoles ne pourront pas avoir. »

Atouts traditionnels
Aussi les deux auteurs recommandent-ils que les institutions du Vieux Continent misent sur leurs atouts traditionnels. En l'occurrence, ils en identifient quatre. D'abord, une tradition ancienne de philosophie et de culture, qui pourrait être mieux exploitée dans le champ du management. Ensuite, la « pensée systémique », qui permet de porter un regard transversal sur l'entreprise, à rebours de la pensée « par silos fonctionnels » (marketing, finance...). Autre point fort, la dimension multiculturelle : « La multinationale américaine gomme les différences. L'Europe accepte, voire cultive les particularismes. Nous sommes en permanence confrontés à d'autres cultures. » Enfin, l'enseignement supérieur européen est majoritairement public - même si l'on peut discuter le cas des grandes écoles françaises. Pour les auteurs, ce « centralisme » peut aider à faire évoluer le système, comme ce fut le cas pour la réforme LMD.

« Un peu partout, on réfléchit à ces sujets, constate Stéphanie Dameron. Et la volonté politique existe, dans la foulée des accords de Bologne. Quant aux pays émergents, ils sont à la recherche d'alternatives au leadership américain. Or, dans le même temps, l'Europe s'épuise à rattraper les Etats-Unis...»

Le meilleur des deux mondes
Ce qu'il faut retenir du modèle américain :- Créer un marché du travail des enseignants-chercheursau sein de l'UE.- Améliorer la gouvernancedes universités.- Développer les sourcesde revenus pour les universités (droits d'inscription aménagés, donations d'entrepriseset de diplômés).Les spécificités européennesà valoriser :- S'appuyer sur l'héritage académique en sciences sociales.- Produire des connaissances systémiques sur l'entreprise, en développant des thématiques transversales.- Valoriser la recherche clinique (à partir de cas d'entreprise).- Etudier toutes les formes d'organisation (entreprises privées, secteur public, associations, ONG...).- S'appuyer sur la diversité culturelle inhérente à l'Union.- Utiliser le lien étroit entre l'enseignement supérieur et les Etats pour créer une dynamique commune.



(1) « The Future of Business Schools, Scenarios and Strategies for 2020 ».Ed. Palgrave Macmillan.(2) Fondation nationale pour l'enseignement de la gestiondes entreprises.(3) Association to Advance Collegiate Schools of Business.

Tous droits réservés (2008) LES ECHOS
Source
Les Echos
Date de publication
06/03/08
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