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Entreprises et chercheurs, la réconciliation
JEAN-CLAUDE LEWANDOWSKI
Publié le : 28 mai 2008
Les initiatives se multiplient pour favoriser l'insertion des chercheurs dans les entreprises. A l'instar du forum Research, organisé aujourd'hui par l'Apec à Berlin, avec le concours des « Echos ».

Entre les entreprises et les chercheurs, la donne est en train de changer. Le mur de méfiance et de méconnaissance réciproque se lézarde. Des liens de plus en plus nombreux se tissent dans l'Hexagone entre les deux univers. Les initiatives se multiplient pour inciter les étudiants à se tourner vers la recherche, les jeunes chercheurs à s'orienter vers les entreprises et les industriels à accueillir des thésards et des docteurs - et à mieux les traiter. Dernière en date, le forum européen Research, organisé aujourd'hui par l'Apec à Berlin, avec le concours des « Echos », et dédié aux carrières de la recherche. Une première sur le Vieux Continent.

A vrai dire, il n'est que temps. Car nombre d'industriels conservent encore de la recherche et de ceux qui la pratiquent une image révolue. A leurs yeux, les chercheurs seraient à la fois déconnectés des impératifs de la production, ignorants des attentes du client et difficiles à gérer. Résultat, leurs DRH hésitent à les recruter. De leur côté, les chercheurs ont tendance à se défier de l'entreprise, qu'ils jugent trop axée sur le court terme, peu intéressée par leurs travaux et peu accueillante. Beaucoup d'entre eux préfèrent se diriger vers les grands organismes comme le CNRS, l'Inria ou le CEA.

Tout cet ensemble de réticences et de préjugés commence à se dissiper. Une prise de conscience - tardive, certes - semble s'opérer chez les entreprises et les « décideurs » que la recherche est une des clefs de l'innovation et de la compétitivité. Et que, dans l'économie de la connaissance, elle a un rôle majeur à jouer. En outre, la montée en puissance, en France et dans le monde entier, des pôles de compétitivité, des PRES (1) et autres clusters associant sur un même territoire entreprises, universités ou grandes écoles et centres de recherche, pousse au rapprochement. « Tout cela forme un melting-pot, où les différents acteurs doivent pouvoir travailler dans un climat de confiance », souligne Marko Erman, directeur technique, recherche et technologie de Thales - un groupe où près d'un tiers des effectifs, soit 26.000 personnes, travaillent dans la R&D.

Améliorer la gestion des carrières

« La croissance de notre activité, mais aussi les nouveaux enjeux liés à l'environnement ou notre futur « multi-énergétique » : autant de facteurs qui nous incitent à miser sur la recherche », explique de son côté Jean-François Minster, directeur scientifique de Total. Le pétrolier va accroître son effort en la matière de 7 à 10 % l'an sur les cinq prochaines années. Autre signe positif : le recrutement dans la fonction R&D résiste plutôt bien, malgré la crise.

Mais ce changement d'optique, de part et d'autre, est aussi le fruit des initiatives - nombreuses - qui visent à rapprocher les chercheurs de l'entreprise. A commencer par la série de colloques et événements divers dédiés à l'insertion professionnelle des chercheurs. Quelques semaines après le forum Research, se tiendra à Paris le Salon européen de la recherche et de l'innovation. De son côté, l'association CroissancePlus vient de proposer une formule de volontariat pour la recherche en entreprise. Inspiré du dispositif du VIE (2), il vise à favoriser l'embauche de docteurs par des PME en croissance. Quant au nombre de bourses Cifre (3), qui permettent à des doctorants d'effectuer leur thèse dans de grands groupes ou des PME avec une rémunération garantie sur trente-six mois, il progresse en moyenne de 5 à 10 % par an. L'an dernier, près de 1.400 conventions ont été signées.

Pour autant, la partie n'est pas gagnée. Deux grands chantiers, en particulier, restent à mener à bien. D'abord, mieux préparer les jeunes chercheurs aux réalités de l'entreprise. « La thèse ne doit pas être synonyme d'enfermement, note Alain Bamberger, délégué recherche du consortium ParisTech (4). Elle doit au contraire favoriser l'ouverture sur d'autres disciplines, sur d'autres fonctions, sur l'international... » « Travailler dans la recherche ne nécessite pas seulement un solide bagage technique : il faut aussi être capable de s'intégrer dans le monde professionnel, confirme Stéphane Demarquette, DRH recherche et développement de L'Oréal. Par exemple, le chercheur doit savoir se projeter dans l'avenir - et donc prendre des risques - sans perdre de vue la vérité des faits. » Même tonalité chez Jean-François Minster, de Total : « Lorsque nous recrutons un candidat, nous sommes très attentifs à ses facultés d'adaptation à l'entreprise - au moins autant qu'à ses connaissances. »

« Les compétences techniques ne pèsent pas aussi lourd que ce qu'imaginent les jeunes diplômés, résume Elisabeth Shemtov, directrice générale adjointe de l'Apec. Le savoir-être, la polyvalence, l'ouverture d'esprit sont aussi des éléments très importants pour un chercheur. Si ces compétences comportementales ne sont pas au rendez-vous, on court à l'échec. »

Formation au management

C'est pour répondre à cette attente que ParisTech a lancé, il y a quelques mois, le programme Docteurs pour l'entreprise : il s'agit d'offrir à des doctorants triés sur le volet, dans le cadre de leur thèse, une formation au management d'environ 120 heures. Au menu, découverte du fonctionnement de l'entreprise (droit, ressources humaines, finance...), gestion de projet, valorisation de l'innovation, marketing, communication... L'Ecole des mines, membre de ParisTech, offre également des modules d'ouverture sur l'entreprise, sous le nom de doctorat science et entreprise. Même démarche au CEA, avec des modules de formation aux brevets, au marketing ou à l'économie, les techno-docs.

Quant aux entreprises, elles doivent également adapter leur politique des ressources humaines aux attentes des jeunes chercheurs. Premier sujet : les salaires. Beaucoup d'industriels continuent de rémunérer un jeune docteur (bac + 8) moins qu'un ingénieur (bac + 5). Mais, là encore, les choses changent. Chez Thales, le doctorat est payé au même niveau que les grandes écoles de rang A, les plus cotées. Des firmes comme Saint-Gobain ont aussi revu leur grille de salaires en ce sens.

Même effort nécessaire pour la gestion des carrières : la recherche doit offrir des perspectives de progression. Ainsi, chez Thales, un jeune docteur peut être promu au titre de l'expertise ou évoluer vers le management - avec le même salaire et les mêmes avantages qu'un manager. Idem chez L'Oréal, où les passerelles sont nombreuses à partir de la recherche. « En réalité, il faut agir des deux côtés, estime Marko Erman. Il faut donner envie à l'entreprise comme au jeune chercheur de travailler ensemble. »



(1) Pôles de recherche et d'enseignement supérieur.(2) Volontariat internationalen entreprise.(3) Convention industriellede formation par la recherche.(4) ParisTech réunit 11 grandes écoles d'ingénieurs de la région parisienne, auxquelles s'est jointe HEC.

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Source
Les Echos
Date de publication
28/05/09
Thème R & D
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