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R&D : Pékin miné par la fuite des cerveaux
Les Echos
Publié le : 06 septembre 2007
La Chine vise le leadership mondial dans la science et la technologie à l'horizon de 2020, mais souffre de la fuite des cerveaux vers l'étranger.



Faut-il prendre pour argent comptant les discours qui présentent la Chine comme le prochain eldorado de la science et de la technologie mondiale ? On ne compte plus les rapports, les déclarations et les décisions d'investissement vantant les performances de la recherche « made in China ». Récemment, le groupe pharmaceutique américain Eli Lilly annonçait un programme de codéveloppement de médicaments anticancéreux avec le groupe de Shanghai Chi-Med. Le laboratoire américain veut s'appuyer sur le savoir-faire de son partenaire dans la médecine traditionnelle pour doper son portefeuille. Objectif : développer à bon compte de nouveaux traitements, en puisant dans un catalogue riche de 10.000 phytothérapies.

Après Roche, Novartis, Pfizer et autres Servier, le groupe d'Indianapolis ajoute ainsi son nom à la liste des accros à une pharmacopée « éprouvée depuis mille ans » et dont les vertus paraissent miraculeuses. Selon « The Wall Street Journal », qui relate les faits, les laboratoires occidentaux se ruent en Chine pour profiter « des légions de scientifiques hautement qualifiés prêts à travailler pour une fraction du salaire des Américains ». Beijing affiche effectivement de grandes ambitions. En janvier 2006, le président Hu Jintao prédisait un avenir radieux au pays : « En 2020, la Chine sera un des pays les plus innovateurs de la planète. » Pour l'instant, on est loin du compte. L'empire du Milieu ne détient qu'un seul record en matière scientifique, celui de la fuite des cerveaux.

Un taux de perte important
Selon l'académie chinoise des sciences sociales, 1,06 million d'étudiants chinois sont partis à l'étranger depuis 1978, pour compléter leurs études scientifiques. D'après cette source, seulement 275.000 sont rentrés au bercail, une fois obtenu leur diplôme ou leur post-doctorat. Les autres se sont installés dans le pays d'accueil et certains ont même abandonné leur nationalité d'origine. Avec un « taux de perte » supérieur à 70 %, la Chine est donc le leader de l'émigration scientifique et seule l'Inde lui dispute ce titre peu enviable. Les Etats-Unis absorbent l'essentiel de ces migrants high-tech (« Les Echos » du 30 juillet), mais tout le monde courtise ce personnel réputé infatigable et docile.

En commentant ce bilan, Yang Xiaojing, l'un des auteurs du rapport, tire une double conclusion. D'abord, il constate que les étudiants et les chercheurs chinois sont « très talentueux et très demandés » . Le chercheur reconnaît aussi que ce « brain drain » (fuite des cerveaux) « menace l'économie de la Chine » . A la suite de cet aveu, les témoignages de scientifiques chinois expatriés se sont multipliés. L'une d'entre eux, en poste à l'université du Minnesota, citée par « The Guardian » britannique, indique que « plus de 80 % de ses collègues chinois n'ont qu'une seule idée en tête : s'installer aux Etats-Unis ». Une autre enquête réalisée cette année dans la région de Shanghai confirme la tendance : 30 % des étudiants de l'enseignement supérieur et 50 % des élèves du secondaire souhaiteraient changer de nationalité.

Ces résultats compromettent la stratégie à long terme. D'autant que le flot des candidats au départ ne se tarit pas. En 2005, près de 118.000 étudiants chinois ont été autorisés à poursuivre leur formation à l'étranger et ce quota devrait grimper à 200.000 en 2010. Mais comment stimuler la « préférence nationale » chez ces précieux experts ? En mars 2007, les règles ont été assouplies pour les chercheurs, les ingénieurs et les cadres d'entreprise qui rentrent au pays. Ils bénéficient de traitements de faveur : salaires plus élevés, promesse d'accéder aux universités chinoises les plus huppées (pour leurs enfants) et simplification des procédures administratives.

Un budget record
Selon le rapport publié en début d'année par l'OCDE, la Chine serait devenue, en 2006, le deuxième pays du monde en matière de R&D, en y injectant un total de 136 milliards de dollars (100 milliards d'euros). Grâce à ce montant record, le pays aurait doublé le voisin japonais, qui n'a investi que 130 milliards de dollars dans ce poste. Désormais, seuls les Etats-Unis devancent la Chine, avec un total de 330 milliards de dollars, dont plus de 60 % sont le fait des entreprises.

Mais le niveau du pactole chinois est contesté par de nombreux experts. Le système de conversion utilisé par l'OCDE (prenant en compte la parité de pouvoir d'achat entre le yuan et le dollar) fausserait la comparaison. Selon des observateurs chinois, le « vrai » budget de R&D du pays serait de l'ordre de 35 milliards de dollars. Il est passé de 0,7 % du PIB en 1998 à 1,3 % en 2005 (2,15 % en France) et les objectifs sont fixés à 2 % en 2010 et à 2,5 % en 2020. Selon la revue américaine « Science », en 2010, le pays injectera environ 45 milliards de dollars dans la R&D, dont 18 milliards fournis par le gouvernement central, le reste étant financé par les provinces ou les entreprises.

La Chine est aujourd'hui devenue la « première technocratie du monde ». De nombreux spécialistes, y compris chinois, doutent pourtant de sa capacité à transformer une industrie bureaucratique et centralisée construite sur le plagiat en une économie de l'innovation technologique fonctionnant sur la créativité et la diversité. Selon le vice-président de l'université de Beijing de technologie, Ze Zhang, le plus grand obstacle à la modernisation reste les entreprises d'Etat, où « les dirigeants sont toujours choisis par le parti ».

Mais le pays n'est pas à une contradiction près. Au début des années 1980, les dirigeants ont adopté une organisation « libérale » de la recherche scientifique basée sur des programmes incitatifs et des actions ciblées. Les appels à projets et la méritocratie sont devenus la norme. En 1986, la Fondation nationale pour les sciences naturelles, fonctionnant selon le modèle de la NSF américaine, était mise en orbite. En 2004, la Chine devenait le troisième pays de délocalisation de la R&D dans le monde. Par un curieux hasard de l'histoire, au moment même où Deng Xiaoping sortait la recherche chinoise du modèle soviétique, la France faisait le chemin inverse. En 1983, sous l'impulsion de Jean-Pierre Chevènement, le gouvernement de Pierre Mauroy « nationalisait » la recherche française. Récompense suprême, les chercheurs obtenaient le statut de fonctionnaires et devenaient des acteurs du service public.

Programme
Les autorités chinoises ont établi un plan national comprenant une série de projets de recherche prioritaires dans le cadre du développement économique du pays. La liste comprend à la fois des développements technologiques (biotechnologies, technologies de l'information, nouveaux matériaux, technologies de production, énergie, technologies marines, lasers et aéronautique) et des défis scientifiques (sciences cognitives, structure de la matière, mathématiques, protéines, nanosciences, biologie du développement et de la croissance, informatique quantique). Le programme recense également une série de 68 objectifs prioritaires dans 11 secteurs clefs (énergie, environnement, agriculture, techniques de fabrication, transports, santé publique...). Cette longue liste officielle inclut également 16 « projets de recherche spéciaux ». Parmi eux figurent les composants électroniques à haute densité, les communications large bande pour les télécommunications mobiles, les variétés transgéniques, la prévention des maladies infectieuses (dont le sida et les hépatites), les avions « géants » et les vols spatiaux habités. Plusieurs mesures administratives sont également envisagées : coordination des recherches civiles et militaires, création d'outils financiers pour les start-up technologiques, introduction d'une nouvelle méthode d'évaluation des instituts de recherche et des chercheurs et, enfin, mise en place d'une stratégie nationale pour la gestion des droits de propriété intellectuelle.



ALAIN PEREZ

Tous droits réservés (2007) LES ECHOS
Source
Les Echos
Date de publication
06/09/07
Thème R & D
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