Médicaments : la France tente d'innover
Les Echos
Publié le : 17 octobre 2007
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Les chercheurs publics et privés doivent regrouper leurs forces pour accélérer la découverte de nouveaux médicaments.
Les besoins de la société vont peser de plus en plus lourd sur les orientations de la recherche médicale.
Mobilisation générale. Si la France veut continuer de jouer un rôle dans la course à la découverte de nouveaux médicaments, il faut regrouper les forces et faire travailler ensemble le monde académique et la recherche industrielle. Le constat est ancien, mais il retrouve de sa vigueur à l'occasion de la « semaine du médicament » qui se tient en ce moment.
« Les industriels ont besoin de la recherche publique pour les découvertes fondamentales. A eux de prendre en charge ensuite le développement et les essais cliniques »
, résume Jean-Yves Lallemand, directeur de l'Institut de chimie des substances naturelles (ICSN) de Gif-sur-Yvette. Ce laboratoire du CNRS est connu pour avoir donné naissance à un anticancéreux utilisé dans le monde entier, dont les ventes (*) rapportent environ 50 millions d'euros par an en royalties au CNRS (docetaxel).
L'ICSN possède une culture de la valorisation, qui date d'une vingtaine d'années. Son ancien directeur, Pierre Potier, disparu l'an passé, est à l'origine de deux des plus belles « success stories » du secteur : le Taxotère (commercialisé par Rhône-Poulenc, devenu Sanofi-Aventis) et la Navelbine (Pierre Fabre). Mais ces réussites qui commencent à dater restent l'exception. Selon Pierre Tambourin, directeur du Génopole d'Evry et ancien patron des sciences du vivant au CNRS :
« C'est un problème culturel. Pendant longtemps, les chercheurs ont considéré que l'argent public ne pouvait pas aller à des intérêts privés »,
résume ce spécialiste de la biologie moléculaire.
Complémentarité
Ces querelles idéologiques se sont atténuées, mais elles n'ont pas disparu. Récemment, le biologiste Jacques Testard, pionnier dans le domaine de la fécondation in vitro, n'hésitait pas à dire que la recherche académique biomédicale française était tombée
« entre les mains de l'industrie pharmaceutique et qu'elle ne faisait plus de recherche mais de l'innovation »
.
Certains syndicats de chercheurs restent également convaincus que les objectifs scientifiques et les intérêts économiques sont incompatibles. Le SNCS dénonce ainsi
« l'inféodation des crédits des laboratoires aux demandes économiques et l'assujettissement
[de la recherche publique]
à une politique ministérielle qui remplace science par innovation et portée scientifique par impact économique ».
Tous les chercheurs ne partagent pas ce point de vue radicalement antilibéral.
« Notre mission consiste aussi à favoriser la découverte de médicaments. Un brevet ne vaut rien tant qu'il n'est pas exploité »
, insiste Jacques Haiech, enseignant en biologie à l'université de Strasbourg et codécouvreur d'une molécule anti-Alzheimer actuellement en cours d'essais cliniques. Ce chercheur atypique défend la complémentarité entre les différents acteurs. «
On ne peut plus lancer un médicament sans comprendre son mécanisme d'action. La biologie descriptive d'autrefois est aujourd'hui remplacée par la biologie prédictive. Il existe donc une synergie entre le public et le privé. »
Interfaces indispensables
Une chose est sûre, les contribuables français attendent du concret de la recherche financée par les deniers publics. Selon une enquête récente, 64 % d'entre eux estiment que
« la recherche doit favoriser le progrès thérapeutique »,
31 % pensent
« qu'il faut augmenter les investissements publics dans la recherche »
et 27 % réclament
« plus de partenariats entre la recherche publique et privée »
. Quand on demande aux chercheurs quelles sont les mesures nécessaires pour relever les défis thérapeutiques du futur, ils jugent à 89 % qu'il faut
« augmenter le budget de la recherche publique dans les sciences du vivant ».
Parallèlement, 67 % d'entre eux pensent qu'il faudrait
« développer les coopérations public-privé sous forme de pôles ou de réseaux ».
En réalité, peu d'organismes hexagonaux sont équipés de structures de transfert de bon niveau. La plupart du temps, ces interfaces entre le laboratoire et l'industrie sont confiées à des chercheurs en fin de carrière ou peu motivés par ce qu'ils considèrent être
« une voie de garage ». « C'est un vrai métier »,
s'insurge Cécile Tharaud, présidente du directoire de la filiale de l'Inserm en charge des transferts de technologie (Inserm-Transfert). Selon cette spécialiste, le système de multiappartenance des chercheurs français ralentit considérablement le processus de valorisation.
« Certains chercheurs dépendent de 6 tutelles administratives différentes, et ils ne savent pas qui contacter pour entamer une démarche. »
Contrairement à une idée reçue, une politique de valorisation offensive ne nuit pas à la qualité des recherches de base. «
C'est exactement le contraire. Cela a été démontré aux Etats-Unis, qui possèdent une expérience de trente ans dans la valorisation de la recherche universitaire. La bonne science accompagne les bons transferts de technologie »,
indique Cécile Tharaud. Pour aplanir les inévitables conflits entre la publication et le brevet, l'Inserm n'a pas lésiné sur les moyens.
« En cas d'urgence, nous sommes équipés pour déposer un brevet en une nuit »
, précise Cécile Tharaud. Selon elle, les organismes publics devraient consacrer environ 1 % de leur budget aux structures de valorisation.
Preuve de concept
Elle milite également pour la généralisation d'une étape cruciale et quasiment inexistante en France : la preuve de concept. Il s'agit d'un premier développement assuré par le découvreur initial et destiné à affiner la décision de prise de risque. Cette étape permet d'estimer la faisabilité industrielle d'une nouvelle molécule avant d'en céder les droits. Cette coopération est la règle dans le monde anglo-saxon. Les nouvelles cibles thérapeutiques sont le plus souvent découvertes par des équipes universitaires. Après une première phase de maturation, elles passent le bébé à des industriels plus spécialisés qui décident (ou non) de poursuivre l'expérience. Tout le monde trouve son avantage dans cette chaîne continue, où chaque acteur joue un seul rôle et prend son bénéfice. En Grande-Bretagne, le Medical Research Council (**) vient d'investir plusieurs millions d'euros dans le financement de ces indispensables études de maturation ou preuves de concept.
Une chose est sûre, les besoins de la société vont peser de plus en plus lourd sur les orientations de la recherche médicale. Selon l'ancien directeur général de l'Inserm Christian Bréchot,
« d'ici à 2015, les axes de la recherche vont être profondément orientés par le vieillissement de la population. Les pathologies liées à l'âge comme le cancer, l'ostéoporose ou les maladies dégénératives vont devenir des priorités. »
Selon lui, le développement de la médecine individualisée et le raffinement des techniques de diagnostic prédictif vont générer des volumes astronomiques de données difficiles à exploiter.
Résultat, les recherches académique et industrielle vont devoir se concentrer autour d'une poignée de grands centres européens. Ces plates-formes de haut niveau technique accueilleront des équipements très coûteux et mutualisés. Ces concentrations hébergeront les chercheurs les plus talentueux bénéficiant de financements importants. Elles seront aussi au centre de réseaux formés de petites équipes flexibles travaillant sur des projets très pointus. Pratiquement l'inverse du système actuellement en place dans l'Hexagone.
Le CNRS soigne ses partenariats
Molécules
Entre 2000 et 2007, le CNRS a breveté 48 molécules à but thérapeutique (toutes pathologies confondues) et accordé 15 licences d'exploitation pour des essais cliniques de phase 1. Depuis vingt ans, une centaine de start-up ont été créées dans le domaine des biotechnologies appliquées à la santé, dont 22 centrées sur le développement pharmaceutique. Le CNRS possède également 5 laboratoires communs avec des industriels de la pharmacie (Pierre Fabre, Biorad et BioMérieux). Le centre a également signé une convention de coopération avec le groupe Servier. Actuellement, une vingtaine de molécules sont « dans le tuyau » de la valorisation. Les coûts des différentes étapes du développement sont compris entre 1 et 3 millions d'euros pour un essai de phase 1, entre 80 et 120 millions d'euros pour une phase 2, et environ 800 millions d'euros pour une phase 3, qui précède la demande d'autorisation de mise sur le marché (AMM).
(*) 1,7 milliard d'euros en 2006 dans le monde.(**) Le MRC est l'équivalentde l'Inserm outre Manche.
ALAIN PEREZ
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