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L'Allemagne met en place des superuniversités
Les Echos
Publié le : 14 novembre 2007
La nouvelle stratégie de recherche académique allemande met l'accent sur des superuniversités et des centres d'excellence de niveau mondial.

Les universités sont le véritable vivier de la formation et de la recherche allemandes. » L'adage qui a forgé le caractère de générations de savants allemands et structuré le monde industriel d'outre-Rhin vient de prendre un sacré coup de bambou. L'arrivée des universités d'excellence, devenues des « superuniversités » dans le langage populaire, jette le trouble dans un pays qui pensait posséder le meilleur système éducatif du monde. Les classements de l'OCDE comparant les performances des pays (Pisa) avaient été un premier coup de semonce jetant le trouble dans les esprits. Les classements de Shanghai peu favorables aux universités allemandes, comparées aux vedettes d'outre-Manche (Oxford et Cambridge) et aux grandes machines américaines, ont apporté une cruelle confirmation. « Il y a eu une véritable prise de conscience politique quand on a découvert les résultats de pays comme le Japon ou la Corée du Sud », remarque Rolf-Dieter Schnelle, directeur de la Culture et de l'Education au ministère des Affaires étrangères, à Berlin. Pour ce diplomate francophone, ardent défenseur du modèle américain, qui a longtemps vécu à Boston (lire « Les Echos » d'hier), il y a urgence à réformer l'enseignement supérieur allemand. « Il faut ouvrir le système en attirant les meilleurs chercheurs étrangers dans les universités allemandes. Mais, en même temps, il faut obliger les chercheurs à être plus efficaces. »

Ce discours ne plaît pas à tout le monde. Le concept d'université d'élite, lancé par le gouvernement Merkel, a entraîné de nombreuses réactions négatives dans le monde académique. En particulier, dans la capitale, qui se doit de rester fidèle à sa tradition de ville frondeuse. D'après le président de l'Université libre de Berlin (FU), Dieter Lenzen, « il n'y avait pas d'urgence à créer une telle structure ». Selon les responsables de deux autres établissements berlinois (Université technique et Humboldt), cette décision risque même d'aboutir au résultat inverse à celui escompté : une réduction du niveau et de la qualité de l'enseignement délivré dans les établissements de la ville. Malgré ces polémiques, les quatre principales universités berlinoises se sont associées pour constituer la Freie Universität Berlin (FU) et décrocher le statut contesté. Ce viatique donne droit à un bonus substantiel : 21 millions supplémentaires par an jusqu'en 2011. En fait, c'est le sénateur du Land de Berlin (*) qui a poussé le projet de la capitale. « En Allemagne, ce sont les Länder qui sont compétents pour gérer les universités », rappelle le docteur Torsten Geissler du ministère fédéral de l'Enseignement et de la Recherche (BMBF).

Rigidités
En fait, le système universitaire d'outre-Rhin est plus rigide qu'il n'y paraît. Comme en France, il est contraint par une grille des salaires, qui limite la possibilité de récompenser ou d'attirer les meilleurs. « Nous ne sommes pas en Suisse, où existe la liberté des salaires pour les universitaires. A niveau égal, un chercheur ne peut pas gagner plus qu'un fonctionnaire en poste dans un ministère », indique Torsten Geissler. Thomas Willnow, chercheur au Centre Max Delbrück de médecine moléculaire de Berlin-Buch (MDC) n'est guère plus optimiste. « Du point de vue des salaires, nous ne sommes pas compétitifs avec les meilleures universités américaines ou même anglaises. Mais nous pouvons offrir d'excellentes conditions de travail et des laboratoires bien équipés », poursuit Thomas Willnow. Tous les chercheurs du MDC sont embauchés avec des contrats de droit privé temporaires, et le financement sur projet est la règle du jeu. « Cela augmente la productivité des équipes », estime ce professeur, spécialiste des maladies cardiovasculaires. Anne-Sophie Carlo, une biologiste française, titulaire d'un DEA en neurosciences, s'est temporairement installée au MDC pour un salaire relativement modeste : 1.700 euros net par mois. « Mais la vie à Berlin est assez bon marché », indique la chercheuse française.

Neuf champions
A ce jour, neuf établissements sur 116 ont obtenu le titre de « superuniversité » (lire encadré). La première sélection avait distingué trois vainqueurs, dont deux facultés bavaroises (la TU et la LMU de Munich). Pour de nombreux observateurs, cette victoire scientifique et technologique de la Bavière n'était qu'un juste retour des choses. Depuis une vingtaine d'années, Munich a fait un choix très clair : priorité aux nouvelles technologies. Mais certains Länder moins fortunés qui ont dû se coltiner la reconversion des « industries du passé » (charbon et sidérurgie) ont mal vécu ce succès bavarois. Récemment, le ministre de la Recherche et de la Technologie de Rhénanie-du-Nord-Westphalie (Düsseldorf) a décidé de fournir un soutien financier aux filières de formation de scientifiques et d'ingénieurs. Près de 10.000 postes de ce type sont vacants dans le Land, et le ministre entend ainsi « assurer la relève » . « En Allemagne, l'enseignement est parfaitement adapté aux besoins de l'économie », indique le conseiller pour la science et la technologie de l'ambassade de France à Berlin, Jean-François Dupuis. Selon ce connaisseur de la stratégie allemande, les Français devraient regarder de près les ambitions du gouvernement d'Angela Merkel pour l'enseignement supérieur et de la recherche. D'après lui, les mesures décidées confirment « la volonté d'une Allemagne qui a repris confiance en elle et chassé ses maux historiques pour un positionnement géostratégique au niveau des plus grands. Cela la conduit à reléguer la France au rôle de partenaire comme un autre. Au profit d'une relation qu'elle souhaite privilégier avec, notamment, les Etats-Unis, la Russie et la Chine. »

Un plan à trois vitesses pour les universités
1,9 milliard. Le ministère de l'Enseignement et de la Recherche et les Länder ont lancé un plan de soutien aux universités destiné à rehausser leur niveau scientifique et à améliorer leur visibilité internationale. Ce programme de 1,9 milliard d'euros entre 2007 et 2011 (75 % fédéral, 25 % Länder) comprend trois types de mesures. Le renforcement des écoles doctorales (« Graduirtenschulen ») concerne une quarantaine d'établissements, qui recevront chacun 1 million. Le plan vise aussi la création d'une trentaine de pôles d'excellence construits autour d'universités performantes, collaborant avec des entreprises (« excellenzcluster »). Ces centres sont destinés à favoriser la mise en réseau d'établissements. Ils recevront chacun un montant de 6,5 millions par an. La « stratégie d'avenir » (« Zukunftkonzepte ») vise les universités les plus performantes, qui décrocheront la qualité d'excellence. A ce jour, 9 universités - 2 universités munichoises (TU et LMU), Karlsruhe (TU), Aix-la-Chapelle (RWTH), Berlin (Freie Universität), Fribourg-en-Brisgau, Göttingen, Constance et Heidelberg - ont décroché le statut de superuniversité qui donne droit à un bonus de 21 millions par an jusqu'en 2011. Ces champions sont les seuls à cumuler le bénéfice de l'école doctorale et de participant à un cluster, donnant droit au titre de superuniversité.



(*) La ville dispose du statutde ville-Etat comme Brêmeet Hambourg.

ALAIN PEREZ

Tous droits réservés (2007) LES ECHOS
Source
Les Echos
Date de publication
14/11/07
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