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Les combats d'Alain Mérieux
MARIE-ANNICK DEPAGNEUX ET CHANTAL HOUZELLE
Publié le : 14 février 2008
En 1963, Alain Mérieux mettait sur les rails un joint-venture franco- américain dont il allait faire son vaisseau amiral, sous le nom de bioMérieux. Quarante-cinq ans plus tard, éprouvé par le destin mais toujours aux commandes, il poursuit son combat contre les maladies infectieuses.

Moment d'émotion, ce 3 décembre 2007. Quatre cents personnes ont répondu à l'invitation d'Alain Mérieux pour fêter les quarante ans de la Fondation Mérieux au service de la santé publique. De longs applaudissements ponctuent le bilan sobrement dressé par le président de l'organisation. La scène se passe à l'Ecole normale supérieure des sciences de Lyon, dans l'amphithéâtre qui porte le nom de Charles Mérieux, le père d'Alain. Ce médecin, surnommé « le Docteur » par ses collaborateurs, avait créé sa Fondation en 1967 en hommage à son propre père, Marcel Mérieux, élève de Louis Pasteur et fondateur de l'Institut Mérieux en 1897. Institut qui allait devenir le socle d'un petit empire familial voué au développement de la biologie industrielle. Chaque génération y a apporté sa pierre.

Aujourd'hui, bioMérieux est devenu le vaisseau amiral du groupe contrôlé par le holding Mérieux Alliance (*). Créé en 1963 sous le nom de BD Mérieux par l'Institut Mérieux et l'américain Becton Dickinson, à parts égales, la société a été mise sur les rails par Alain Mérieux. Mais ce n'est pas son père qui lui a mis le pied à l'étrier. Sa carrière est d'abord une affaire de circonstances. Alors qu'il était interne en pharmacie aux Hôpitaux de Lyon, Alain avait accompagné Charles Mérieux aux Etats-Unis pour lui servir d'interprète au moment de la signature de l'accord avec Becton Dickinson. « Au cours de la visite, nous avons été mis en face d'un nouvel appareil d'analyse médicale. J'ai été le seul à savoir m'en servir. Les Américains ont eu l'air d'apprécier mes qualités scientifiques. Ils m'ont aussitôt demandé de diriger le joint-venture. C'était ça, l'Amérique ! », raconte-t-il.

Bras de fer avec Becton Dickinson
Cinq ans plus tard, quand Rhône-Poulenc prend le contrôle de l'Institut Mérieux, Becton Dickinson renouvelle sa confiance à l'héritier, lui demandant de racheter la participation du chimiste français avec lequel il ne souhaite pas être associé. « C'est ainsi que j'ai acquis à titre personnel la moitié de BD Mérieux, à une époque où les entreprises se négociaient pour pratiquement rien », se souvient Alain Mérieux. Néanmoins, son partenaire américain finira par changer d'avis. Jaloux des bons résultats affichés par l'entreprise avec ses réactifs de laboratoires, Becton Dickinson n'aura de cesse de chercher à le convaincre de lui céder la totalité du capital. De guerre lasse, après huit ans de résistance du président de BD Mérieux, en 1974, les Américains se résignent à lui laisser la majorité et la société est rebaptisée « bioMérieux ». Mais Alain Mérieux exigera d'élargir au niveau mondial son champ d'action, jusque-là limité aux territoires francophones. « J'ai acquis le pour cent supplémentaire avec un chèque de 600.000 francs que, sous le coup de l'émotion et du champagne, j'avais oublié de signer, et personne ne s'en était aperçu... »

Accélération à l'international
Ce sera le point de départ du développement international de l'ensemble du groupe. L'un des hauts faits d'armes d'Alain à la direction de l'Institut Mérieux, devenu Sanofi Pasteur, leader mondial des vaccins, sera le rachat en 1989 de Connaught, laboratoire emblématique de la biotechnologie canadienne, emporté de haute lutte face au suisse Ciba-Geigy. A la même époque, chez bioMérieux, il met la main sur l'américain Vitek Systems, spécialisé dans l'analyse bactériologique automatisée, pour 100 millions de dollars. Heureuse surprise, cette société nichée dans le Missouri dissimulait une pépite, avec le Vidas, un automate de laboratoire qui ouvrira au groupe français les portes du marché mondial des essais en immunologie. Cependant, l'acquisition la plus importante, bioMérieux va la réaliser en 2001 en absorbant Organon Teknika, filiale du néerlandais Akzo Nobel, qui renforce sa position d'acteur majeur du diagnostic in vitro, en particulier en Amérique et en Asie. Cet investissement de 300 millions de dollars donne un net coup d'accélérateur à l'international. Le groupe réalise actuellement 84 % de ses ventes consolidées hors de France, alimentées par 36 filiales à travers le monde. « Nous forçons aujourd'hui le rythme à l'exportation, non seulement en termes de chiffre d'affaires mais aussi avec des équipes managériales renouvelées » , explique Alain Mérieux.

Le PDG du groupe reste entouré d'une équipe de fidèles. Parmi eux, Michele Palladino, un ancien de la Fiat qui a été, en particulier, l'artisan de l'intégration de Vitek Systems. Dans ce cercle étroit figure aussi Philippe Villet, ex-directeur administratif et financier du groupe, qui siège au conseil d'administration. Tout comme Georges Hibon, qui, après une longue carrière chez Merck aux Etats-Unis, a été chairman de Sanofi Pasteur au Canada. Leurs conseils de prudence ont évité à Alain Mérieux, poussé par sa jeune garde, de se hasarder dans le rachat de l'américain Diagnostic Products Corporation, tombé in fine dans l'escarcelle de Siemens, en avril 2006. « Je ne regrette rien » , assure-t-il. Aujourd'hui, l'état-major du groupe est éclaté entre Boston, Lyon et Shanghai, les trois centres de décision qui forment le dispositif stratégique de bioMérieux pour les années à venir. « Pour ma part, je vais surtout me déplacer en Chine et en Inde. Je suis beaucoup plus utile dans ces pays qu'aux Etats-Unis, où ma valeur ajoutée est maintenant plus faible », estime Alain Mérieux.

Outre-Atlantique, il a passé le témoin à Stéphane Bancel, jeune directeur général en poste depuis dix-huit mois, qui connaît bien bioMérieux pour avoir fait son service civil dans la filiale du groupe au Japon. Parti en 1998 suivre un MBA à la Harvard Business School, il restera aux Etats-Unis sur les conseils d'Alain Mérieux afin de parfaire son profil de manager polyglotte, chez Eli Lilly. Recontacté par le président de bioMérieux, il est revenu dans l'entreprise de Marcy-l'Etoile, près de Lyon, le 10 juillet 2006. Il s'agissait alors de préparer la succession d'Alain Mérieux en organisant l'équipe de son fils Christophe, dans laquelle Stéphane Bancel devait jouer un rôle clef. Mais, trois jours plus tard, le destin allait en décider autrement avec la disparition brutale de Christophe Mérieux.

Stéphane Bancel explique qu'aujourd'hui, à la fidélité au souvenir de Christophe s'ajoute la fidélité à la stratégie qui avait été définie avec lui. Après un moment d'hésitation, « je suis parti, comme nous l'avions prévu, faire le tour des sociétés du groupe pendant six semaines. Dans l'avion du retour, j'ai griffonné sur un bout de papier les grandes priorités de l'entreprise telles que je les voyais. Dès mon arrivée, j'ai soumis ce brouillon à Alain Mérieux, qui l'a validé » , témoigne-t-il. Avoir l'aval de « monsieur Mérieux » était vital pour qu'il se sente en harmonie avec les valeurs de cette famille. « Les Mérieux ont toujours placé le patient au coeur de leur business, ce qui les a amenés à être très humains dans le développement de leur entreprise » , résume Jean Therme, directeur du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) de Grenoble.

Mariage manqué avec Pierre Fabre
Dans les actifs du holding Mérieux Alliance, bioMérieux n'est pas la seule filiale porteuse d'espoirs technologiques. Longtemps soutenue à bout de bras par Christophe Mérieux, la société Transgene tente de gagner le pari de l'immunothérapie avec des produits en développement contre les maladies infectieuses et le cancer. « Le soutien de la famille Mérieux n'a jamais fait défaut, mais la société était mal valorisée » , raconte Philippe Archinard, l'actuel directeur général, nommé à l'automne 2004 par Christophe afin de sortir Transgene de son ornière financière. Mission accomplie en quelques mois par ce fidèle du cercle Mérieux, qu'il avait intégré en 1985 après sa thèse pour le quitter, à regrets, quinze ans plus tard en raison d'une divergence de vues avec la direction générale. Cela se passait avant la tentative de rapprochement de bioMérieux avec Pierre Fabre, fin 2000.

Une sérieuse déconvenue, ce projet de mariage, pourtant mûri de longue date. Cette union devait donner naissance à un groupe reposant sur deux piliers : la santé et la cosmétique. Et régler du même coup le problème de succession de Pierre Fabre. « En réalité, il n'a jamais voulu partir et je dois dire que je le comprends. Cette séparation n'a pas laissé de trace, ni affective, ni amicale » , confie Alain Mérieux. Toujours est-il que ce mariage manqué, auquel s'était opposéela CGIP (devenu Wendel) d'Ernest-Antoine Seillière, actionnaire depuis 1988, allait précipiter le projet d'introduction en Bourse, concrétisé en 2004.

« Le beau parcours de la valeur s'explique par le positionnement intermédiaire du groupe, qui en fait une valeur refuge entre la biotechnologie et la pharmacie », commente Rodolphe Besserve, analyste à la Société Générale. Néanmoins, l'enjeu des années à venir sera de trouver le bon équilibre entre la microbiologie, l'activité historique, et le diagnostic moléculaire, encore embryonnaire. « La puissance financière de concurrents comme Siemens ou General Electric va rendre la partie plus difficile pour bioMérieux » , ajoute-t-il. Un chapitre encore secret de la stratégie que Stéphane Bancel dévoilera le 17 mars, lors de l'annonce des résultats 2007. « Notre objectif n'est pas de fabriquer des produits de commodités, mais de nous focaliser sur notre coeur de métier, les maladies infectieuses, avec des tests à haute valeur ajoutée médicale , explique celui-ci. Nous avons une responsabilité morale en santé publique face aux nouveaux virus émergents et aux infections nosocomiales. »

Au-delà du drame familial et dans une conjoncture mondiale plus que jamais heurtée, il n'est plus question pour Alain Mérieux de quitter la présidence de bioMérieux. Il entend concrétiser les rêves humanitaires et industriels de Christophe, et être plus proche de son benjamin, Alexandre, trente-quatre ans, qui commence à suivre le chemin tracé par son aîné pour le futur de l'empire Mérieux.



(*) Mérieux Alliance détient 58,9 % du capital, un pool d'investisseurs, dont la famille Dassault, 10 %, les salariés 1 %. Le solde (30,1 %) est flottant.

Tous droits réservés (2008) LES ECHOS
Source
Les Echos
Date de publication
14/02/08
Thème carrières
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