Universités américaines : le privé devient gratuit
LAETITIA MAILHES
Publié le : 04 avril 2008
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Les réformes des frais de scolarité entreprises par les prestigieuses universités privées relancent le débat sur l'enseignement supérieur aux Etats-Unis. Université de Stanford, Palo Alto, Californie.
Le débat sur l'enseignement supérieur aux Etats-Unis vient de prendre un tournant historique. Depuis décembre, les plus riches et prestigieuses universités privées du pays ont entrepris, dans un bel ensemble, de réduire - voire éliminer - les frais de scolarité pour tous les étudiants de 1er et 2e cycles, hormis les plus fortunés.
La décision du Sénat de janvier dernier d'exiger des comptes aux universités d'élite privées dont l'enrichissement, ces vingt dernières années, s'est avéré spectaculaire, a précipité cette vague de réformes, qui intervient dans un contexte où
« le rôle de l'université comme véhicule de mobilité sociale a été sérieusement remis en question »,
indique Sylvia Hurtado, directrice de l'Institut de recherche sur l'enseignement supérieur à l'université de Los Angeles. Selon elle, la croissance excessive des frais d'inscription des vingt-cinq dernières années persiste à placer l'enseignement supérieur hors de la portée des étudiants des classes moyennes, dépourvus des bourses réservées aux plus pauvres et sans autre choix que l'endettement auprès des banques.
En 2001, Princeton avait été la première université à accorder des bourses aux étudiants issus de familles gagnant jusqu'à 150.000 dollars par an. En décembre, Harvard a annoncé que les frais de scolarité annuels seraient réduits pour la rentrée prochaine à 10 % maximum des revenus des foyers gagnant entre 60.000 et 180.000 dollars par an, soit des frais fixés à 18.000 dollars maximum au lieu des quelque 30.000 dollars actuellement en vigueur (au-dessous du seuil de 60.000 dollars de revenu familial annuel, les étudiants sont déjà dispensés de droits d'inscription).
Yale, Stanford, M.I.T., etc.
Depuis, le mouvement s'est accéléré : en janvier, Yale a annoncé un programme similaire pour des revenus plafonnés à 200.000 dollars. Le mois suivant, c'était au tour de l'université de Stanford d'annoncer qu'elle dispensera les étudiants de frais d'inscription pour les familles gagnant moins de 100.000 dollars ; au-dessous du seuil de 60.000 dollars, elle prendra aussi en charge les frais de pension. Brown, Cornell, Dartmouth et le célèbre M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology) comptent aussi parmi les universités à avoir annoncé leur réforme.
Concurrence mise à part,
« elles avaient hâte de se défaire de la pression du Sénat »,
affirme David Breneman, professeur d'économie de l'éducation à l'université de Virginie. En effet, ces initiatives émanent des institutions les plus riches de l'enseignement supérieur américain. Avec une dotation de 34,6 milliards de dollars, Harvard est la mieux lotie, devant Yale (23 milliards de dollars) et Stanford (17 milliards de dollars). Gérées par la fine fleur de Wall Street, elles ont bénéficié ces dernières années de retours sur investissement supérieurs à 19 % par an et libres d'impôts. Parallèlement, leurs dépenses n'ont guère dépassé 4 % de leur capital alors même que leurs frais de scolarité ont augmenté entre 5 % et 7 %. En janvier, la Commission sénatoriale aux finances a adressé aux 136 universités les plus riches du pays une lettre exigeant un compte rendu détaillé de leurs dépenses.
« Leur dotation n'est pas censée être un fond d'enrichissement »,
a justifié le sénateur Chuck Grassley à la presse. La suggestion d'une législation obligeant les universités, comme les fondations, à dépenser chaque année au moins 5 % de leur capital, a été vivement critiquée par les universités, qui se retranchent derrière les contraintes imposées par leurs donateurs. La menace sénatoriale a néanmoins commencé à porter ses fruits.
Dans l'immédiat toutefois, l'impact tangible sera pourtant plus limité que l'effet d'annonce ne le laisse entendre.
« Ces mesures affectent un pourcentage infime d'étudiants : la plupart des institutions d'enseignement supérieur de ce pays n'ont pas les moyens d'en faire autant »,
déclare Patrick Callan, président du National Center for Public Policy and Higher Education, un groupe d'étude indépendant. Déjà, de petites universités privées dans le Kansas et le Michigan, entre autres, ont averti qu'elles ne pourront répondre, faute de moyens, aux nouvelles attentes suscitées chez les étudiants et leurs familles.
Patrick Callan rappelle aussi que 80 % des étudiants de 1er et 2e cycles fréquentent les universités publiques, où ils ne sont guère épargnés par la croissance des frais de scolarité. Or, le ralentissement économique laisse prévoir des contraintes budgétaires qui excluent toute réduction des frais d'inscription.
Risque pour la mobilité sociale
En outre, la nouvelle concurrence des universités privées fait peser un risque supplémentaire sur la mission de mobilité sociale de l'enseignement public.
« Berkeley était moins cher que Harvard mais cela n'est plus le cas. La pire crainte est que, pour rester compétitive auprès des meilleurs candidats, la première offre des bourses non plus en fonction des besoins financiers des étudiants - autrement dit pour maintenir son rôle d'égaliseur social et pour promouvoir la mobilité sociale - mais uniquement au mérite »,
déclare Richard Kahlenberg, chercheur à la Century Foundation et auteur de plusieurs ouvrages sur l'enseignement supérieur aux Etats-Unis.
Une étude récente de la Brookings Institution a placé les Etats-Unis au 10e rang des pays de l'OCDE en matière de mobilité sociale ; et les récentes initiatives des riches universités privées du pays ne suffiront pas à améliorer la situation. Aussi bénéfique soit-elle, l'élimination de la barrière financière ne résout pas la difficulté essentielle : la sous-représentation des classes modestes parmi les candidats admissibles en universités, notamment en raison de la qualité d'enseignement disparate en collèges et lycées.
« Le manque de diversité à l'université est patent : 74 % des étudiants sont issus du quart le plus riche de la population ; le quart le plus pauvre est sous-représenté, à 3 %. Et rien ne changera tant que les universités ne pratiqueront pas une politique de discrimination positive socio-économique,
affirme Richard Kahlenberg.
Le débat de fond sur ces questions n'a pas encore eu lieu. Or il devient urgent face à la croissance démographique rapide de groupes socialement en marge comme les Latinos en Floride, au Texas et en Californie.
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