Les chercheurs noyés sous la paperasserie
ALAIN PEREZ
Publié le : 2 juin 2008
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Les scientifiques français sont excédés par la lourdeur des procédures administratives qui paralysent la vie des laboratoires de recherche.
Les sciences humaines et sociales (SHS) forment le plus gros contingent de chercheurs en poste dans l'Hexagone. L'âge moyen des chercheurs français est de 46,7 ans toutes disciplines confondues et de 46,3 ans dans les sciences du vivant.
Il y a de l'argent mais on ne sait pas où il est, ni comment le dépenser. »
Le discours de Christine Chomienne, directrice du laboratoire Inserm P7 de l'hôpital Saint-Louis à Paris, est édifiant. Cette biologiste ne se plaint pas trop du manque de crédits publics pour financer ses travaux mais des retards dans la mise à disposition des fonds.
« Il peut s'écouler de six à douze mois entre le moment où un projet est accepté et la mise à disponibilité des fonds. »
En fait, la plupart des chercheurs français se plaignent de ce fléau connu depuis longtemps qu'aucune loi ne réussit à endiguer : le syndrome de la signature administrative. Le problème prend des allures kafkaïennes quand il s'agit de faire travailler sur un projet commun des équipes issues d'organismes différents. Christine Chomienne cite ainsi l'exemple du réseau dédié à l'étude des cellules souches cancéreuses qu'elle coordonne en Ile-de-France. Ce projet regroupe environ 35 unités de recherche réparties dans des hôpitaux, des centres de recherche universitaires et des organismes.
« Après la définition du contenu scientifique du projet, la signature de la convention de recherche peut demander un an de délai. Il manque toujours une signature. »
On sent poindre un profond découragement chez cette chercheuse spécialiste de la biologie moléculaire des cellules cancéreuses et véritablement lassée par ce combat permanent contre les procédures
. « On a beaucoup plus de facilités qu'avant pour obtenir des crédits, mais cela devient un faux rêve »
, poursuit Christine Chomienne, qui milite pour le concept d'opérateur unique qui prendrait en charge la gestion globale d'un projet.
Fléchage rigide des dépenses
Ce n'est pas un cas isolé. En fait, les retards de paiements et les tracasseries administratives sont la norme dans le monde de la recherche hexagonale.
« En Angleterre, un directeur passe la commande et obtient ce dont il a besoin en quelques jours »
, poursuit la biologiste parisienne.
« Les chercheurs dépendent parfois d'un nombre extraordinaire de tutelles qui allonge considérablement le circuit »
, ajoute François Sigaux, directeur de l'Institut universitaire d'hématologie à l'hôpital Saint-Louis (IUH). Pour certains projets, le chercheur parisien doit ainsi rendre des comptes à 13 organismes différents, censés approuver les dépenses et valider les projets (*).
« On a atteint un degré de complexité au-delà du raisonnable »
, reconnaît la ministre de la Recherche, Valérie Pécresse, qui tente pour l'instant avec peu de succès de réduire le poids d'une administration tentaculaire. Le fléchage rigide des dépenses couplé à la lenteur des procédures devient un handicap très lourd dans une discipline fortement évolutive comme la biologie. En fait, il est très difficile de modifier un projet (ou un achat) en cours, même si la technologie a évolué où une publication exigeune réorientation des travaux.
« Il nous faut un budget global »
, demande François Sigaux.
« Plus que le manque d'argent, c'est ce manque de souplesse qui explique le départ de nos ténors à l'étranger »
, explique Hughes de Thé, directeur de laboratoire au CNRS.
« Je passe un tiers de mon temps à déminer le terrain, à demander des autorisations ou des faveurs pour utiliser l'argent pour autre chose que pour ce que le contrôleur d'Etat a signé. Cette situation rebute beaucoup de chercheurs qui se détournent de la science. »
Selon le biologiste parisien, le tissu hexagonal des sciences du vivant souffre également d'un éparpillement qui nuit à son efficacité et son attractivité.
« La biologie est devenue une «big science» réclamant des outils lourds comme des animaleries. En France, nous connaissons une balkanisation des sites qui nous coûte très cher et est très contre-productive. »
Le modèle britannique
Dans ce contexte, la recherche médicale britannique, incontestablement la meilleure d'Europe, est devenue une terre d'élection pour nombre de biologistes français.
« En plus des bonnes conditions de travail, on propose à un jeune scientifique français de gagner trois fois plus en Angleterre. Je suis frappé par le nombre de postdoctorants français que l'on voit dans les instituts de recherche britanniques »,
indique Hughes de Thé. Ce biologiste parle avec nostalgie de l'époque révolue où Paris était la plaque tournante de la biologie mondiale.
« Dans les années 1970, il était impensable pour un jeune scientifique américain ou anglais de ne pas venir passer six mois à Paris. Maintenant, on vient à Paris pour voir le Louvre. On n'a pas besoin de venir se former dans un laboratoire français. Il y a un certain désamour de la France pour la biologie »
, regrette Hughes de Thé.
Philippe Froguel, fait partie de ces biologistes français qui exercent outre-Manche. Ce professeur à l'Imperial College de Londres expliquait dans un article paru l'an passé (**) les raisons de l'extraordinaire renouveau de la science britannique.
« Margaret Thatcher et Tony Blair sont les deux sauveurs paradoxaux de la science britannique. La première en coupant les crédits a conduit malgré elle cette institution à induire avec succès une sélection positive de type darwinien. La Grande-Bretagne a maintenant les meilleurs campus d'Europe. Le second a augmenté les dotations qui ont irrigué les meilleures équipes. Contrairement à ce qui se passe en France, les chercheurs britanniques sont fiers de leur recherche et confiants en leur avenir. C'est bien pourquoi tant de Français travaillent en Angleterre. »
Les propositions du rapport d'Aubert pour améliorer la situation
• Limiter à deux les tutelles scientifiques s'exerçant sur les unités mixtes de recherche (une nationale et une locale).
• Mise en place d'un mandat de gestion unique pour l'hébergeur de l'unité pour simplifierles circuits de financement.
• Aligner les procédures d'achat et toutes les règles financières et comptables sur le régimele plus simple.
• Supprimer la taxe sur les salaires et un alignement des régimes des organismes sur ceux des universités.
• Un alignement sur les règles d'achat du CNRS qui prévoientla délégation de signatureaux directeurs d'unité.
• Mettre en cohérenceles systèmes d'information pour développer l'interopérabilitéet éviter les doubles saisies.
(*) Près de 50 % des 1.300 unités mixtes de recherche dépendent de plus de deux tutelleset 20 % en ont plus de quatre.(**) Dans la revue« Pour la science » de juin 2007.
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